Natures


Review

by Esther Heboyan for Le Club de Mediapart

June 1, 2024

Natures ou les promenades sonores de David Chaillou

Natures (mai 2023) est un disque concept du compositeur français David Chaillou. Construit sur la temporalité d’une journée, il éclot par l’effervescence hardie de « Vita Nova » et s’achève par l’atmosphère discrète, nocturne de « Barque ». Natures propose une sensorialité ouvrant à un hors-champ qui ne demande qu’à s’animer.

Natures ou les promenades sonores de David Chaillou
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Natures de David Chaillou © Crédit photo : Bernard Plossu

Natures est un disque concept du compositeur français David Chaillou. Construit sur la temporalité d’une journée, il éclot par l’effervescence hardie de Vita Nova et s’achève par l’atmosphère discrète, nocturne de Barque. La nature est bien présente, palpable dans sa multiplicité. La vie, tantôt tranquille tantôt chaotique, surgit de phrasé en phrasé. Entrelacements, alternances et interstices engendrent des paysages imaginaires combinant divers objets sonores. Quelquefois, les instruments (piano, violoncelle, quatuor à cordes, percussions), traduisant des parcours intimes à la frontière de l’ineffable, fusionnent avec un espace sonore extérieur (chants d’oiseaux, voix et souffle de la pianiste). Natures poursuit l’écoute du monde et de ses résonances, initiée par Légendes (2020) qu’interprétait déjà la pianiste finlandaise Laura Mikkola.

Natures contient dix pièces de durée inégale, de texture à la fois rude et délicate, et dont chaque titre invite à l’écoute d’une expérience unique pouvant se répéter à l’infini –  Vita Nova, Au piano de Sibelius, L’oiseau, Gulf stream, Solo, Hieroglyphs, Forêt, Désert, Le tombeau de Champollion, Barque. Des pièces qui sont autant de plongées en des paysages tant concrets que fictifs – faut-il dire introspectifs ? – qui peuplent ou hantent nos espaces/espèces de vie. « Natures est un parcours, dit David Chaillou, qui fait résonner les espaces clos, qui déplace les instruments là où les sons de la nature se déclinent. » Une musique a priori savante, nourrie d’une attention multiple. Cette tension permet des lectures différentes. Natures nous offre une perception et une construction ouvrant à un hors-champ qui ne demande qu’à s’animer.

Vita Nova est un titre lié à un souvenir personnel : « Mon grand-père avait toujours L’Enfer de Dante avec lui, » dit Chaillou. C’est la plus longue séquence qui couvre 16’29. Une polyphonie, jouée par le quatuor à cordes Aron Quartett de Vienne, se laisse peu à peu gagner par des errements, voire des dissonances. Le jaillissement initial, en apparence ordonné, fait place à un dérèglement aux accents romantiques. On assiste à l’intrusion d’interrogations et de colères. Arrive-t-on à la résignation ? On cherche des chemins lisses, mais on a le sentiment que c’est irrattrapable. Néanmoins, la résolution sera héroïque.

Au piano de Sibelius est né d’une visite à la maison de Sibelius en Finlande où David Chaillou  a eu l’occasion de toucher l’instrument du maître, de découvrir son espace de création avec un diapason par-ci, un livre par-là. Le phrasé au piano est cristallin, souvent saccadé, fluide par endroits. Si la ligne pianistique semble traversée d’achoppements, c’est peut-être pour mieux creuser l’émerveillement. Lorsque s’ajoute la voix de la pianiste, elle donne une tonalité mystique, quasi liturgique, en tous cas obsédante. Mais le piano l’emporte dans un élan triomphal. Le compositeur a demandé à son interprète de chanter. « Le corps non travaillé vient troubler l’instrument qui est maitrisé, »  commente-t-il.  

L’Oiseau, morceau exécuté par le violoncelliste Christophe Pantillon, procure la solennité du violoncelle qui semble rivaliser avec une légèreté hors-champ. On dirait l’évocation d’une recherche en direction de, ou autour de, quelque chose d’essentiel. Un schéma préconçu intègre des écarts ou des caprices. Et c’est l’enfoncement en des territoires inconnus qui peuvent surprendre, ou simplement conduire à l’effacement. Survient alors la volonté de s’en extraire, comme gravir un flanc de colline, ou peut-être une paroi rocheuse, ce qui permettra d’atteindre l’objectif du lieu et du moment.

L’univers musical de David Chaillou oppose plénitude et vide. Mais cette opposition se colore, spontanément, intuitivement, d’une certaine grâce. Son art oscille entre les obstacles, les quêtes ratées et les envols qui ressemblent aux abstractions ludiques de Matisse. On y trouve une noirceur qui ne veut pas dire son nom, une noirceur qui finit par s’absorber dans un retournement salutaire ou une énergie enchanteresse. Le rebond est une constante des promenades sonores que projettent le piano de Laura Mikkola, le violoncelle de Christophe Pantillon, les cordes de l’Aron Quartett, les percussions de Morgan Laplace-Mermoud et de Pierre Tomassi, ainsi que d’autres sources musicales.

David Chaillou est un compositeur français né en 1971. Formé au Conservatoire de Paris et à l’Université de la Sorbonne, il écrit pour instruments solistes, ensembles, voix, orchestre, musique mixte. « La musique mixte, précise Chaillou,  combine sons d’instruments acoustiques et sons développés par l’ordinateur – afin d’interagir dans une sorte de polyphonie ». Ses compositions marquent une synthèse originale entre les concertos lyriques d’un Maurice Ravel ou l’ambiguïté spectrale d’un Gérard Grisey, et l’école post-minimaliste, dépouillée, répétitive, conceptuelle, dans la lignée des pionniers Steve Reich ou Philip Glass.

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Le compositeur David Chaillou © Crédit photo: Elsa Laurent

David Chaillou vit à Paris. Natures est son deuxième enregistrement monographique. Ses partitions sont publiées par Universal AG à Vienne. Le compositeur est également maître de conférences à l’Université de Lille où il co-dirige un séminaire doctoral en arts de la scène, et où il enseigne la musique contemporaine ainsi que la didactique de la musique. David Chaillou a été invité à l’Université de Cambridge, au Mozarteum de Salzbourg, au Iitti Music Festival en Finlande. Le compositeur aime voyager. « Voyager, dit-il, c’est cheminer par les sons dans des espaces mentaux. »

Parmi ses créations récentes : Un détour par l’Orient sur un texte de Gérard Macé à l’Opéra de Paris; La nuit des hiéroglyphes sous la direction de Benjamin Lazar à l’Institut de France à Paris ; Da pacem domine, pour chœur, orgue et orchestre à l’Église de la Sainte-Trinité, Paris; Léger au front d’après les lettres de Fernand Léger pendant la Première Guerre mondiale, avec le sculpteur performeur Patrice Alexandre au Théâtre de l’Athénée, Paris; Little Nemo sur un livret d’Arnaud Delalande et Olivier Balazuc, opéra pour enfants avec la mezzo-soprano Chloé Briot et l’Ensemble Ars Nova au Théâtre Graslin de Nantes.

Le CD Natures est sorti chez Genuin (Leipzig, Allemagne) en mai 2024.

Esther Heboyan, juin 2024.

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