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Le songe d’une nuit viennoise
mardi 22 juin 2010

Korngold commence à sortir du purgatoire auquel son statut de musicien d’Hollywood le cantonnait jusqu’à récemment : on redécouvre en particulier ses œuvres de jeunesse dont la séduction immédiate est propice à une large et juste reconnaissance par le public. Néanmoins, en proposant un nouvel enregistrement de ses rares quatuors à cordes, le Quatuor Aron donne à découvrir un pan moins connu de sa musique, à tort puisque sans renier le généreux lyrisme des opéras, il constitue sans doute le répertoire le plus raffiné du compositeur.

Erich Wolfgang Korngold (1897-1957) fut un compositeur précoce : fils du critique conservateur Julius Korngold, remarqué par Richard Strauss et Gustav Mahler qui le recommande comme élève à Zemlinsky, son ballet Der Schneemann composé à l’âge de 11 ans est joué à l’opéra de Vienne en 1910 et sa Sonate n°2 en mi mineur (1911) impressionne tellement Artur Schnabel qu’il la joue régulièrement en tournée. Il achève ses premiers opéras en 1914, genre qui lui apportera sa plus grande célébrité avec Die tote Stadt en 1920 : invité par Max Reinhardt en 1934 à travailler à Hollywood, il sera forcé par la guerre à y rester et travaillera principalement pour le cinéma. Après la guerre, si l’ambition de ses partitions cinématographiques marquera les compositeurs de musiques de film des générations suivantes, son style post-romantique ne retrouvera jamais le succès de sa jeunesse dans les salles de concert et il tombera dans l’oubli avant d’être progressivement rejoué à partir des années 90, l’apparition la saison dernière de Die tote Stadt à l’Opéra de Paris étant une des étapes de cette redécouverte.

Enfant prodige donc, enfant de Vienne aussi, dernier représentant d’une tradition finissante dont il a reçu tout le savoir et tous les honneurs, Korngold ne s’engagera pas dans les voies atonales de Schönberg et de Berg sans trouver en dépit de son talent la légitimité et l’ampleur des grands post-romantiques comme Mahler et Strauss : ses facilités de jeunesse et l’évidence de son héritage rendent sa musique propice au succès public mais dans un contexte esthétique qui cherche de nouvelles voies au milieu des bouleversements historiques et qui découvre toujours plus d’originalité chez ses compositeurs, elle s’installe dans un certain confort qui ne renie pas les avancées de ses contemporains mais laisse en priorité s’épanouir l’harmonie tonale stable et un style mélodique lyrique jusqu’à la caricature, qui conjugue avec un bonheur variable selon les œuvres une écriture luxueuse avec une certaine vacuité d’inspiration.

CPO propose ici une intégrale des trois quatuors à cordes, avec en plus le quintette avec piano Op.15. Dans le quintette et les deux premiers quatuors, les formes chambristes limitent la sensiblerie superfétatoire dans lequel la musique d’orchestre et d’opéra de Korngold tombe parfois : si la naïveté mélodique est bien présente avec des thèmes toujours très clairs et chantants, elle est enrichie par une écriture pour cordes d’un raffinement certain, remplie de petites touches d’accompagnement et qui ne se refuse pas quelques tournures harmoniques plus subtiles sans jamais contredire la fraîcheur mélodique. C’est parfois d’un sens dramaturgique saisissant grâce à une forme toujours évidente qui ne se perd jamais dans la démesure de certains de ses voisins esthétiques, mais aussi, et le plus souvent, charmant, même trop à l’occasion : l’approfondissement expressif n’est pas toujours présent pour démentir une élégance mélodique qui confine parfois à l’hédonisme béat en dépit d’une maîtrise évidente de l’écriture. Le premier mouvement du Quatuor op.16 de 1923 est assez symptomatique : s’il commence sur des dissonances assez marquées, il s’extirpe rapidement du chromatisme un thème d’une joliesse toute autre et si ce mouvement reste souvent dans une harmonie chromatique, les idées dissonantes ne semblent constituer que des épisodes, récurrents mais pas déterminants, qui perturbent l’expression principale dominée par un lyrisme qui gagne systématiquement sur le chromatisme. Même chose dans le deuxième mouvement, où des accords majeurs semblent sortir d’harmonies glauques que n’aurait pas reniées le Schönberg du deuxième quatuor avant que s’affirme un chant élégiaque digne des mouvements lents des premières symphonies de Mahler. L’intermezzo est un de ces mouvements charmants et virtuoses, souvent chromatique en-dessous d’une ligne mélodique principale chantante, que Korngold est capable d’écrire. Le finale affirme cette légèreté retrouvée dans une jolie forme narrative mais c’est néanmoins quand elles évitent ce ton naïf que ses œuvres sont le plus intéressantes : les sombres harmoniques du début du troisième mouvement du Quatuor op.26 ouvrent un paysage sonore inhabituel pour Korngold, mais elles sont opposées à une thématique pastorale tout à fait classique, et cette demi-pénombre permet une ambigüité plus saisissante que la franche ingénuité, d’un caractère viennois et romantique plus affirmé que dans le premier quatuor, des deux premiers mouvements. La valse finale ne manque pas de caractère expressif, avec un zeste de sarcasme que n’aurait pas renié Mahler mais qui ne désavoue pas la forme si typiquement viennoise choisie.

Le troisième quatuor, écrit en 1945, marque le retour de Korngold à la musique pure qu’il avait abandonnée en 1937. C’est également sa dernière œuvre de musique de chambre. L’ouverture sur un thème chromatique descendant annonce une pièce plus sombre : si l‘harmonie reste très ancrée dans la tonalité, l’expression cède à la lamentation et la dissonance se fait plus marquée. Le deuxième mouvement oppose un scherzo au rebond mesquin à un trio langoureux tiré de la musique pour le film Between two worlds. Le troisième mouvement déroule un thème mélancolique emprunté au film The sea wolf, contrastant avec des épisodes dissonants où s’infiltrent des tremolos : en dépit de son évidence expressive et d’une forme peut être moins aboutie, il apparaît moins fabriqué que les mouvements lents des quatuors précédents alors que le dernier mouvement retrouve après une introduction dramatique la gaité de ton des mélodies de jeunesse (avec un thème tiré cette fois du film Devotion) – les finale semblent du reste les mouvements les plus faibles de ces quatuors. Bien qu’il soit écrit dans un style conservateur malgré une dissonance plus prégnante et peut être d’une hauteur de vue moins évidente, moins classique, c’est sans doute par son expressivité plus subtile et ambigüe la meilleure des œuvres présentées ici, formant un intéressant contrepoint au premier quatuor.

Le Quintette avec piano Op.15 complète ces enregistrements : proche du Quatuor n°1 qui lui est contemporain mais plus léger dans l’expression, il en a le raffinement et la maîtrise en dépit d’une écriture instrumentale et pianistique qui reste très classique. Le deuxième mouvement en particulier, série de variations fondée sur le cycle de mélodies Lieder des Abschieds (chants d’adieu), est d’une beauté épanouie, son ton, entre paix élégiaque et emportements, d’un lyrisme presque banal, étant compensé par un travail harmonique soutenu et une évolution formelle poignante.

Ce petit corpus est le travail d’un compositeur très maître de son écriture et des formes qu’il emploie : s’il ne convainc pas complètement, c’est que son style post-romantique qui ne refuse pas les subtilités harmoniques de son époque laisse néanmoins resurgir ponctuellement des gestes conservateurs qui tempèrent l’expression. Néanmoins, Korngold s’y montre peut être sous son meilleur jour, découvrant une finesse et une poésie qui ne sont pas toujours les qualité principales de ses opéras et ses œuvres orchestrales, et on se laissera facilement séduire par ces beaux tableaux évidemment narratifs (preuve de leur capacité à dépasser la standardisation de la forme), d’autant plus qu’ils sont ici remarquablement interprétés : ces quatuors n’avaient été enregistrés complètement que par le Quatuor Flesh, disponible chez Brillant Classics, et le Quatuor Aron, qui a intégré ce répertoire à ses concerts, s’y montre supérieur. Timbres chaleureux, engagement constant, fraicheur du rythme, mise en valeur de la forme, expressivité des phrasés : les conditions sont idéales.

Thomas Rigail
2010